Calandreta : enseignement en occitan en immersion linguistique, choix pédagogique

 

Corinne LHÉRITIER
enseignante à la Calandreta Aimat Serres à Nîmes,
paissèl ajudaire et responsable de la formation TFPI à APRENE

Dès ma première année d'enseignement à Calandreta, j'ai pu remarquer que les productions les plus significatives en occitan se faisaient, y compris  dans les « petites » classes, dans ce que nous appelons les Institutions (surtout les lieux de parole) et que nous définissons comme telles dans la lignée de Fernand Oury, et, en amont, de Célestin Freinet : « Que de Nòu ? », « Conselh »,
« Correspondance », « Textes Libres », « choix et mise au point de textes » pour la production d'un album, d'un journal… De nos discussions entre  regents des Calandretas, il ressortait que ces premières remarques pouvaient se généraliser. Je me suis donc intéressée  aux rapports, aux liens, entre l'enseignement en occitan et le choix pédagogique des Techniques Freinet et de la Pédagogie Institutionnelle (TFPI), évoquées dans la Charte.
De plus, ici, à Nîmes, deux grandes personnalités vécurent cela, chacun à sa manière : Aimat Serre et Jòrgi Gròs (ce n'est pas par hasard que les Calandretas de Nîmes portent leurs noms). Il s'agit pour nous, Calandreta, de transmettre une langue : de partager une culture, un savoir, de faire vivre et bouger cette langue, de lui donner un sens…
Nous souhaitons donc dépasser le seul appren-
tissage d'un outil de communication supplémentaire. Instituée, plutôt qu'instrumenta-lisée, la langue occitane trouve de plein droit son statut et la reconnaissance qu'elle mérite, et entre de fait dans la construction  de la personne.

Je reprends à ce sujet les idées exposées par Renzo Titone dans Le bilinguisme précoce  (Charles Dessart, collection Psychologie et Sciences Humaines) : « Le vrai bilinguisme comporte non seulement le domaine structural de deux codes linguistiques, mais, plus profondément, la possession hautement personnalisée de deux systèmes de pensée (…), et dès lors de deux cultures. Le vrai bilinguisme est en même temps « biculturalisme ». Ce n’est que dans ce sens que le bilinguisme, plutôt que de représenter un obstacle pour le développement de l’individu, représente un enrichissement de la personnalité. (…) ».
« (…), il faut retenir que le bilinguisme, loin d’être réductible à la possession égale et immédiate de deux instruments d’expression et de communication verbale, se présente au contraire, comme un état acquis de la personnalité individuelle. (…) Il est évident que le bilinguisme, comme n’importe quel autre système de comportement, est le résultat d’une interaction intime entre locuteurs dans des situations de communication précises. Le bilinguisme représente donc une structuration particulière de la personnalité individuelle sous l’aspect expressif et communicatif ».

La langue et la parole

Dans nos présentations les plus simples de la Calandreta, nous disons enseigner en occitan et non pas enseigner l'occitan. Mais il n'est pas aisé de parler de langue, sans parler de parole. Comment faire sienne une langue sans avoir la parole, sans savoir qu'on a la parole ? C'est l'individu, reconnu comme sujet, et qui le désire, qui seul peut faire cette appropriation, quand il y trouve du sens. Les TFPI, parce qu'elles permettent des entrées différentes dans la classe, parce qu'elles mettent en place des lieux de parole différents, donc des possibilités de paroles différentes, d'écoutes différentes, des silences aussi, laissent la place à l'émergence du désir. On peut alors prendre la parole, dire ce que l'on a à dire, dans une classe où l'on se sent et où l'on se sait écouté, protégé et aidé.

La parole institue le groupe et la personne. L'occitan est institué dans la classe et en chacun.Je cite Gilbert Dalgalian, in Enfances Plurilingues : « le bilingue n'est donc pas un locuteur parfait. Si ce n'est pour les fondements de l'oral, parfaitement maîtrisés dans les deux codes.
C'est en somme l'oral – celui de la vie quotidienne – qui, sous réserve d'un environnement favorable, fait d'un enfant un vrai bilingue. »
« En se familiarisant avec les sons, les mots, les concepts de l'autre langue, et les objets de l'autre
culture, le bilingue intériorise tout jeune une autre façon d'être. Il intériorise l'Autre comme une part de lui-même, une autre modalité de lui-même. Jusque dans la dimension, physiquement vécue, d'une utilisation différente de sa voix, de sa bouche, de son souffle et de tous ses muscles, mobilisés pour communiquer autrement.
Avoir intégré l'Autre en soi, c'est ne plus jamais pouvoir regarder les autres somme complètement différents. C'est les appréhender dans ce qu'ils ont à la fois de commun et de différent […]. Cette perception de l'Autre confine à l’intime, puisque c'est avec sa propre parole que le bilingue construit sa deuxième langue, son autre soi-même. »

Quelle que soit la langue enseignante, l'école (maternelle) devrait déjà être « l'école du langage ». Elle l’est d'autant plus pour nous, avec l'occitan : nous ne sommes pas là pour l'inculquer, en tant que fonctionnaire, ou pour l'insuffler en tant que militant, mais bien pour l'instituer (en tant…qu'instituteurs !)

Les Techniques Freinet sont, entre autres, des pratiques qui remplacent l'imitation et la répétition par l'obligation de l'échange et mettent en place les possibilités matérielles, organisationnelles et psychiques de cet échange. La présence à l'école et l'investissement progressif de la langue, prennent sens parce que la parole dite a du pouvoir sur l'autre et sur le milieu. Le sens jaillit de l'effet produit sur l'autre.
Par exemple, l'existence du journal fait que le texte que j'écris pourra être lu. Mais c'est à la condition que je le présente à la classe, que j'accepte de le reprendre, de le corriger avec l'aide de la classe… On pourrait multiplier les exemples en parlant de la fabrication d'albums, de la correspondance, de l'imprimerie où les mots (et la langue) se fabriquent, se manipulent physiquement…
C'est dans la relation entre les diverses possibilités d'expression et la rigueur indispensable à la compréhension et/ou à la diffusion que, avec l'aide et le modèle des autres, se fait l'apprentissage.
Pour les regents aussi il y a obligation de productions et d'échanges : par nécessité pratique, pour combler les manques et fabriquer des outils, pour ne pas rester seul, à la suite de Freinet, du mouvement Freinet et de la Coopérative de l'Enseignement Laïque (C.E.L.).

Travail « vrai »

D'une manière générale, quel que soit le niveau dans lequel j'enseigne, je commence l'année par la production d'un album : avec les enfants, nous passons de l'expression d'idées, en français, en francitan ou en occitan, à la rédaction d'un texte en occitan. De l'écoute à la diffusion, en passant par l'écriture, la lecture, la relecture… L'objet achevé va permettre, entre autres choses, de faire cheminer cette langue : dans la classe (bibliothèque, sessions de lecture…), en famille, vers l'extérieur (visiteurs, correspondants…).
Ce travail, qui est du côté du « travail vrai », nous permet de forger un savoir, et, en même temps, un « trésor commun ». Je n'attends pas que les enfants connaissent et maîtrisent parfaitement la langue occitane, son lexique, sa syntaxe… Chacun peut dire, se dire, dans la langue qu'il choisit (cf. Robert Gauthier : « l’oreille choisit sa langue »), et se reconnaître dans la langue (différente ou non) de l'objet fini. Ainsi, cette langue parlée tout d'abord par la regenta et les anciens seulement, chacun  peut la faire sienne elle n'est pas artificiellement injectée et répétée, ânonnée… Comme pour la lecture ou l'écriture, ils n'attendent pas de savoir pour s'autoriser à faire (ateliers d'écriture, texte libre…) Cela implique aussi que chacun prenne le temps qu'il veut, celui qui lui est nécessaire, pour écouter la langue avant de se lancer à la parler. Comme pour chaque apprentissage, il n'est  pas question de nier ici les temps d'observation et d'imitation : ils sont nécessaires avant les
productions proprement dites ou dans le même temps.

L'apprentissage mutuel, prend ici aussi tout son sens : il n'est pas rare que l'un ou l'autre des élèves donne le mot ou la manière juste à celui qui le cherche avant que j'aie à intervenir, ou qu'ils le cherchent ensemble (dictionnaire, lexique, livres…) Les progrès de tous et de chacun sont portés par l'ensemble de la classe, d'autant plus que les enfants savent, parce cela leur a été signifié d'une façon claire par les parents et les enseignants, qu'ils apprennent (aussi) l'occitan.
Le trésor commun, provisoire et qui a un grand potentiel d'enrichissement, se forge peu à peu. C'est souvent un travail délicat et lent : il se met en place progressivement, du fait des apports de chacun, des interventions des uns vers les autres, d'accompagnements mutuels… Il doit (devrait) pouvoir laisser la place aux apports sauvages, aux emprunts, aux incursions dans le français pour, sur un savoir déjà présent, se structurer, enrichir les connaissances, sans gâter, travestir ou défigurer la langue occitane.
C’est en ce sens aussi, parce qu’elle accepte de bouger, qu’elle peut assimiler sans y perdre son intégrité ou ses particularités et qu’elle ne souffre pas de ces néologismes, que cette langue vit.

La correspondance scolaire, le texte libre ou le journal… vont (sont) dans la même direction : travail sur la langue orale et écrite, en occitan, diffusion dans des cercles plus ou moins larges, acculturation des alentours de l'école (familles)... Les techniques Freinet de base permettent ce véritable travail, authentique, qui donne du sens à l'apprentissage et l'utilisation de la langue fonctionne pour les échanges, elle circule. Comme pour les albums, le travail conduit à un objet achevé, de bonne présentation. C'est l'occasion aussi de rencontrer d'autres personnes avec qui parler occitan, et qui ne le feraient peut-être pas spontanément.

Du sens

Pareillement, l'ensemble des institutions de base de la classe coopérative, donne sens à cette langue, elle-même travaillée comme institution.
Évidemment il n'y a peut-être pas de quoi s'étonner d'entendre les enfants commencer à s'exprimer en occitan principalement, pour un temps, au « Conselh » (ou au « Qué de Nòu ? ») : les enfants ne connaissent ces institutions qu'à l'école où ils les découvrent. Contrairement aux noms des objets usuels (par exemple), ils n’ont pas l’équivalent en français et ne peuvent faire le parallèle.
À la limite on pourrait penser qu'ils savent ce qu'est un  « Qué de Nòu ? », mais pas un « Quoi de neuf ? », peu habitués qu'ils sont à traduire mot à mot. Mais cela ne durerait qu'un temps. Et leurs interventions en occitan, dans ces lieux, ne se limitent pas aux maîtres-mots qu'ils ne pourraient pas trouver ailleurs (« lo conselh comença », « la paraula es a », « lo qué de nòu es acabat »…) C'est bien l'ensemble de leurs paroles qui se dit, ou du moins qui essaie de se dire, en occitan.
Cette volonté se répand ensuite dans la classe dans les moments de travail, avec le regent puis avec les pairs, puis dans des moments moins structurés, et ensuite dans la cour… (Il n'y a pas ici de hiérarchie).

Cela conforte le fait que ces institutions donnent du sens à la langue utilisée, du poids. Pourtant elle n'est pas langue de pouvoir, au sens péjoratif du terme (ceux qui savent parler conduisent la classe), mais dans une classe cohérente, elle est accessible et investie. Chacun parle pour dire ce qu'il a à dire (tout peut se dire en occitan), et les enfants n' utilisent pas l'occitan (juste) pour faire plaisir au regent. Dans la mesure où la langue est ici, disponible et à portée, qui permet toute expression, et que des garanties de sécurité des personnes existent de fait et fonctionnent, il n'y a qu'à s'en servir ! D'autant qu'elle imprègne la vie quotidienne, la culture où l'on vit, à des niveaux plus ou moins diffus, plus ou moins latents : en effet elle existe et elle détermine un certain mode de pensée.

Calandreta et TFPI

Je n'ai pas présenté ici une approche purement linguistique : je n'en ai pas les compétences ! Ma pratique est celle de l'enseignement en occitan et ce qui m'intéresse ici est l'appropriation que s'en font les élèves de nos classes. Le terme « d'immersion linguistique », pourrait laisser penser à une certaine passivité, sans échange et sans action réciproque sur l'objet d'apprentissage. C'est tout le contraire de ce qu’il se passe  !!! Enfants et adultes ne sont pas mis dans un bain qui s'infiltrerait peu à peu, mais à partir de bases plus ou moins solides,
personnelles, ils se fabriquent et font leurs, seuls, entre pairs, accompagnés, les éléments d'un savoir.

L'adulte, parce que lui-même a un rapport étroit avec cette langue, fait de connaissances, sûrement, mais aussi de plaisir, de liens affectifs, est à la fois guide et compagnon, soumis lui
aussi aux mêmes contraintes et aux mêmes exigences, prêt pour de nouvelles connaissances, en restant le maître.
L'occitan n'est pas un objet à découvrir, mais une langue vivante.
On ne peut donc pas, à proprement parler, présenter les Calandretas comme des écoles
occitanes où l'on pratiquerait « en plus » les Techniques Freinet et la Pédagogie Institutionnelle. Ces dernières  apparaissent plutôt comme la réponse à l'enseignement dans une langue, ici l'occitan, considérée dans son entier : langue, culture, transmission, accompagnement…
En effet, il est bien question ici de partager un savoir, une culture, et pourquoi pas un appétit, une gourmandise, d'accompagner les élèves et de mettre en place un réseau d'accompagnement. Un choix donc, parce que ce sont des écoles occitanes.

Avis sit en òbra

L'establiment APRENE aurà lèu un sit novèl a vos prepausar.

Vos pregam de nos desencusar par qualques messatges d'error en anglés a la plaça de fòtos mancantas.

Mercés de vòstra compreneson.

A lèu doncas !