L’aventure des Calandretas

 

Patrice BACCOU
enseignant à Calandreta de 1980 à 2008 et
directeur de l'établissement d’enseignement supérieur occitan APRENE

Les Calandretas sont des écoles gratuites, laïques et associatives qui pratiquent ce que l’on appelle le bilinguisme par immersion. L’aventure des Calandretas a commencé en 1980, il y a 30 ans.

Personne n’osait penser que l’occitan pouvait être langue enseignante, encore moins à la maternelle, il y a 30 ans !
L’occitan, ça pouvait s’écrire, se chanter, se danser, mais seulement le soir, ou après le travail sérieux. C’était  considéré par presque tout le monde comme un  supplément d’âme, un violon d’Ingres, en bon franglais, un hobby.

Je dis « presque » parce qu’ils étaient trois à rêver d’autre chose.
Le premier s’appelait Miquèl Marti, le second Edmond Albi, ils étaient membres de l’IEO et de Volem Viure Al Païs, et la troisième, c’était Jaumeta, Jaumeta Galinier, qui décida de se lancer dans l’aventure en démissionnant de son poste d’institutrice contractuelle de l’Education Nationale.

En 1979, ils décident d’ouvrir une école à Béziers qui s’appellera «escoleta l’ametlièr».
Parallèlement, et sans se connaître, un groupe d’occitanistes de Pau, forts de l’expérience des voisins basques qui font vivre depuis quelques temps les Ikastolak1, s’engagent dans la même démarche. Parmi eux, Anne Marie Roth trouve le nom Calandreta. C’est un mot panoccitan, qui sonne bien pour une école, et qui désigne tout à la fois un oiseau des vignes et un jeune apprenti.

La Calandreta Paulina ouvre le 5 janvier 1980 avec 5 élèves.
La nouvelle se propage dans la presse occitaniste et à l’intérieur de l’IEO ; elle arrive aux oreilles des biterrois en février 1980 ; pendant les vacances de Pâques, Jaumeta, Edmond ALBI et Alain ARRIBAUD se rendent à Pau pour visiter cette première Calandreta et rencontrer les animateurs du projet en Béarn ; c’est là qu’ils décident de reprendre le nom de Calandreta et que, de fait, naît ce que nous désignons par l’expression « le mouvement Calandreta ».

Et c’est en septembre 1980 qu’ouvre la Calandreta de l’Ametlièr à Béziers.
Elle accueille 12 enfants et fait l’unanimité partout : à la municipalité, chez les syndicats enseignants majoritaires, au conseil général ! Tous sont férocement contre !
Elle ouvrira donc sans moyens financiers autres que les soutiens de ceux qui y croient et les fêtes. Cette petite école s’installe dans une salle prêtée par un foyer de jeunes travailleurs, puis dans un local un peu plus grand loué à l’évêché et remis en état par une armée de militants, des mois durant. La Calandreta de l’Ametlièr à Béziers attendra presque 10 ans pour qu’à la faveur d’un projet d’intégration manqué, elle bénéficie  d’un local municipal. Les relations avec les pouvoirs publics ont d’ailleurs toujours été très compliquées, et les situations des différentes Calandretas, quant au soutien municipal en particulier, sont très diverses d’une ville à l’autre. Voilà donc pour la naissance des écoles de Béziers, due à trois pionniers têtus et convaincus.

Il faudrait en rajouter un, qui écrivait en mai 19802 un article visionnaire. Yves Rouquette, qui a toujours su être là quand il le fallait :
« Je ne pense pas  que se soit par hasard que notre seconde école maternelle se monte maintenant à Béziers, je le dis d’autant plus à mon aise que je n’y suis pour rien3. Jaumeta Galinier est une maîtresse d’école qui a décidé de mettre son enseignement à l’heure de ses convictions ; Edmond Albi est un chimiste qui ne se contente pas (ce qui ne serait déjà pas trop mal !) de faire des manuels de chimie en oc mais qui raisonne en autonomiste ; Michel Marti est un catalan, pharmacien de métier, catalaniste et militant autonomiste comme Albi. Et Béziers est le lieu où se créèrent Ventadorn et le CIDO (deux outils fondamentaux de notre décolonisation). Il était normal que ce fût aussi l’endroit du passage à l’acte en matière d’enseignement. »
L’histoire des Calandretas a ensuite été pétrie des rencontres que nous avons faites tout au long du chemin.

Une de ces rencontres, peut-être la plus structurante pour nous, c’est celle de René Laffitte.
C’est en participant au groupe Freinet que cette rencontre a eu lieu, et c’est là que nous avons découvert à ses côtés la Pédagogie Institutionnelle qui, pour nous, apportait un sens, une logique, un tout à ce que l’on appelle les techniques Freinet. René Laffitte, c’est un mézois d’origine, biterrois depuis longtemps, qui à la suite de Fernand Oury, a pratiqué et travaillé cette pédagogie du désir, complexe à saisir mais évidente.
C’est lui aussi qui nous a fait l’un des plus beaux compliments qui soient en disant que les classes Calandreta qui pratiquaient la Pédagogie institutionnelle n’étaient en fait pas bilingues, mais trilingues, car elles parlaient l’occitan, le français, mais aussi et surtout la langue du sujet.
Cette idée de considérer l’enfant comme une personne, un sujet à part entière, et non comme un élève à formater, n’est pas nouvelle. Mais rares sont les maquisards pédagogiques qui ont essayé de la mettre en pratique puis d’analyser ces pratiques.
Je ne peux que recommander la lecture de son dernier ouvrage, « Essais de Pédagogie Institutionnelle », sous-titré « la nécessaire clairvoyance des taupes ; l’école, un lieu de recours possible pour l’enfant et ses parents »4.
Célestin Freinet, en 1935, disait : « Nous, simplement, nous rétablissons les circuits ». Il parlait des circuits du désir des enfants et de leur penchant pour découvrir, apprendre, aller voir, qui étaient si coupés dans l’école traditionnelle.

Sans le vouloir, à Calandreta, nous avons donné une autre dimension à cette formule, et peut-être même deux :
Rétablir les circuits avec l’environnement, le nom des choses, des lieux, des personnes, entre le passé et l’avenir, au travers de cette langue occitane qui tient le coup sous les coups depuis plus de 800 ans.
Mais pourquoi ne pas envisager aussi ces circuits comme les connexions neuronales, puisque l’on sait maintenant, grâce notamment aux travaux du professeur Jean Petit, que l’apprentissage bilingue par immersion est un formidable atout cognitif pour le jeune enfant ?

Alors, justement, qu’entend-on par immersion ?
En 2006 fut publié à l’Harmattan sous la direction d’Henri Boyer un ouvrage qui est le fruit d’enquêtes sociolinguistiques réalisées auprès d’une vingtaines des tous premiers «calandrons» de Béziers. Ces jeunes gens ont été interrogés alors qu’ils avaient quitté la Calandreta depuis plus de quinze ans5.

Certaines constatations, issues de leurs réponses, sont surprenantes : par exemple, quelques-uns des anciens élèves font état d’une difficulté à apprendre d’autres langues, en collège ; difficulté non pas pratique, mais psychologique : en effet, ils n’avaient pas l’impression d’avoir appris l’occitan, car cela c’était fait naturellement, et avaient été un peu choqués d’avoir à apprendre des listes de mots, des conjugaisons, en anglais ou en espagnol…
Et bien l’immersion, c’est cela : les enfants, à Calandreta, ils sont tombés dedans quand ils étaient petits, comme Obélix dans la potion magique. Pour eux les effets sont permanents…
L’occitan, pour eux n’est pas une langue, mais une façon autre de dire le monde, employée majoritairement à l’école.
Nous sommes quelques uns à penser que le fait d’avoir choisi l’immersion comme technique
pédagogique, sans l’analyser au début, nous a ouvert la porte d’une autre dimension.
Philippe Hammel,  directeur de l’établissement d’enseignement Supérieur ISLRF décrit minutieusement le concept que nous avons appelé en 2001 « les apprentissages non conscients », grâce à l’équipe d’Aprene, à Boris Burle et au professeur Jean Petit.
Ce concept d’« apprentissages non conscients » est absent des grandes théories pédagogiques en place, puisque l’école, en fait, c’est le royaume du contraire : les apprentissages sont tous sensés y être conscients, programmés, évalués…
Et pourtant… à deux ans et demi, quand l’enfant entre à l’école, il est loin d’être la petite chose vierge et à construire que l’on nous décrit souvent. Il a déjà beaucoup appris, et des choses formidablement complexes : il marche, il parle, et il mange, et personne ne lui a appris à faire tout cela de façon « frontale ». S’es petaçat6  tot sol. Nous avons la chance d’avoir mis en place à Calandreta une situation où l’enfant est amené à « se petaçar tot sol » : il doit en permanence faire des hypothèses, des interprétations, des connexions, facultés qui lui seront très précieuses tout au long de sa vie…

Je voudrais maintenant dire quelques mots à propos de la structure des écoles Calandretas. C’était le thème d’un congrès, « S’associar per far escòla » qui fut un moment très important pour le mouvement, à Maurs dans le Cantal en 2002. Les Calandretas sont des écoles associatives, elles recherchent pour les parents, comme pour les enfants, une autre place que celle qui leur est réservée à l’école publique. Il faut dire que  le plus souvent c’est : defòra7!

Les parents n’ont aucune obligation à choisir Calandreta et l’occitan. Il s’agit donc ici aussi d’une question de désir. Et pour concrétiser ce désir, de s’inscrire dans un projet collectif.  
Les parents sont associatifs dans l’école Calandreta, et ils participent aux assemblées générales : Le conseil d’administration, élu par tous les membres de l’association, est le lieu de pouvoir, il dialogue en permanence avec le conseil des enseignants. Et cela n’est pas facile du tout : la place et le rôle et le temps (les horaires) de chacun diffèrent. L’exercice de la démocratie au quotidien pour la gestion d’écoles, qui sont devenus des établissements importants maintenant, est parfois difficile et même usant.
D’abord parce qu’il n’est pas évident, autant du côté enseignant que du côté associatif,
de transmettre l’histoire, le cheminement, « l’èime » de l’école, le contenu du projet Calandreta.
Ensuite parce que même si l’on a mis en place des lieux pour gérer les conflits humains tout en gérant l’école, même si la Pédagogie Institutionnelle nous aide également à faire cela, on n’évite pas toujours certains dérapages, ni parfois des  situations de blocages. D’autant plus dans le contexte d’indigence matérielle dans lequel sont maintenues les Calandretas. Ce contexte entretient en permanence un fond d’inquiétude au sujet de l’avenir.

Et pourtant, c’est cette structure associative Calandreta qui installe et ajuste de nouveaux rapports entre enfants, enseignants, et familles, et qui pose les bases d’une citoyenneté nouvelle. Ainsi les parents, par le canal de l’école, des pratiques pédagogiques et culturelles des classes, retrouvent ou inventent des réflexes culturels. Il serait très intéressant de prendre le temps d’analyser toute cette créativité sociale, dont l’exemple le plus parlant pourrait être celui des fêtes :
à Béziers, nous avons la « castanhada » (fête des châtaignes à l’automne), la « soca  de Nadal8 », le grand carnaval occitan qui a été rétabli à Béziers grâce aux Calandretas, le « vilatge occitan » tous ces événements ont étés inventés, modifiés, vivifiés par des parents et des enfants des écoles Calandreta qui se les ont appropriés.

Ces événements qui se jouent « hors les murs de l’école », nous aident en définitive à créer une « convivéncia » en action, nouvelle et véritable.

Je terminerai en rappelant un projet qui me tient à coeur et qui avait été l’objet à Béziers, en octobre 2000, d’un colloque  enthousiasmant. Il s’agit de Familhas de lengas.

C’est d’une constatation et d’une rencontre qu’est née principalement ce projet : la consta-tation, que nous avions faite depuis pas mal de temps, c’est que les enfants bilingues avaient des capacités étonnantes et une curiosité aiguisée pour les autres langues. S’en était suivie une expérimentation dans plusieurs classes, avant la rencontre avec le professeur Til Stegman, qui avait mis au point une méthode d’apprentissage simultanée des langues romanes qu’il appliquait et qu’il applique encore à l’université de Francfort en Allemagne. Sa méthode s’appelle « EuroComRom – les sept tamis ». Elle vient d’être éditée en français.9

Cette rencontre nous a complètement décomplexés et nous avons créé et travaillé à ce programme « Familhas de lengas » et à son corollaire « Musicas de las lengas ».

Depuis, nous poursuivons la mise en jeu dans les classes et prolongeons cette expérimentation fructueuse. Les enfants dans les classes découvrent des textes en frioulan, en portugais, en roumain, chantent en inuit, en italien, en allemand, correspondent avec des catalans, des sardes, des polonais, calligraphient en
chinois et en arabe et jouent à deviner des
mots dans toutes les langues, car nous nous attachons à faire en sorte qu’elles ne soient
pas «étrangères» même si elles sont étranges.

Le titre de cet article reprend un slogan employé pour définir l’établissement d’enseignement supérieur APRENE.
J’ai cherché dans le petit Robert, et j’ai trouvé la définition de l’aventure. C’est « l’ensemble d’activités, d’expériences qui comportent du risque, de la nouveauté ».

Cela me semble cadrer tout à fait à l’idée que je me fais des Calandretas. Et je souhaite que leur aventure continue, aussi risquée et nouvelle qu’à leur naissance.

                                        

1    Una Ikastola est une école où la langue enseignante est le basque. Les Ikastolak sont associées au sein de la fédération qui s’appelle SEASKA et qui est membre de l’I.S.L.R.F.

2    Dans la brochure « Calandretas endrets de vida » 1981.

   Pas tout à fait: c’est Yves Rouquette, en tant que secrétaire national de L’IEO qui en 1977, avait fait un rapport moral  remarqué en appelant les militants à créer et à soutenir des écoles occitanes…

4    Champ social éditions, 2006

5    « De l’école occitane à l’enseignement public : vécu et représentations sociolinguistiques ».L’Harmattan 2006

6    débrouillé.

7    Dehors !

8    Ni le sapin, ni le père Noël (inventé par la firme Coca-Cola pour une campagne de publicité en 1930) ne sont de tradition occitane : c’est de l’importation pure et simple. En occitanie, on faisait «la soca de Nadal ».Demandez autour de vous ou à la Calandreta del polinets a Pesenàs : quelqu’un vous expliquera en quoi cela consistait.

9    Editions EuroCom, vol.6. www.shaker.de

 

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